Un peuplier pousse toujours près de l’eau. Celui-ci a fait mieux : arrivé à hauteur d’homme, il s’est ouvert en deux bras, et chacun est parti chercher sa propre lumière. C’est là, dans cette division, que naît le bois de fourche : les fibres se séparent, se contrarient, se tissent, et le fil s’y froisse en ondes que le peuplier droit ne connaîtra jamais. Deux rives dans un seul tronc. Le coutelier a ouvert cette fourche et en a fait les deux plaquettes de ce manche : deux berges de satin blond, jumelles et différentes, chacune portant le souvenir du bras dont elle vient.
Entre les deux rives, il fallait une rivière. Elle coule au centre du couteau : c’est le ressort, où des croissants ciselés se croisent en vagues claires sur un lit noirci, courant d’acier qui file d’une mitre à l’autre. Elle coule aussi dans la lame : le damas y déroule ses torsades sombres, eau profonde repliée sur elle-même des dizaines de fois à la forge, dont le dessin traverse toute l’épaisseur et ne s’effacera jamais, affûtage après affûtage. Aucune autre lame ne portera ces remous : cette rivière là n’a qu’un lit.
Et sur la berge, quelqu’un veille. L’abeille s’est creusé sa place dans la mitre, en profondeur, sur un fond d’ombre : une niche d’acier comme les peupliers en offrent aux essaims sauvages, dans les creux de leurs fourches justement. Elle domine le paysage entier, les deux rives de bois blond, le courant ciselé, l’eau sombre du damas, et le regard revient toujours à elle, sentinelle en creux d’une pièce en relief. « Peuplier des Deux Rives » tient ainsi tout un bord de fleuve dans 12 centimètres : l’arbre qui se divise, l’eau qui passe, l’abeille qui reste. Il ne manque que le vent : la main l’apporte, à chaque rotation dans la lumière.













