Il y a d’abord ce bois venu du fond du temps. Le morta est un chêne tombé dans la tourbe il y a des millénaires, que l’eau et la terre ont lentement conservé, jusqu’à ce gris cendré strié de fibres serrées qu’aucune essence vivante ne donne. On tient là un arbre qui a traversé les siècles à l’abri de l’air, réduit à sa fibre et compacté par le temps, dont chaque strie raconte une saison oubliée. Les points d’inox de la croix du berger y brillent comme quelques étoiles au-dessus d’un paysage éteint, signe millénaire posé sur une matière millénaire.
Et sur ce chêne endormi, ses feuilles reviennent. Le long du ressort, couronne après couronne, le coutelier a ciselé une frise de feuillages : chaque bouquet détouré puis creusé nervure après nervure, chaque tige entrelacée à la suivante en losanges, à plusieurs profondeurs de taille pour que la tige passe sous la tige. Sur quelques millimètres de large, l’exercice ne pardonne rien et ne se répète jamais tout à fait, si bien qu’aucun feuillage n’est le jumeau du précédent. On suit cette frise du pouce comme on suivrait une branche.
Au sommet, le vivant revient tout à fait. L’abeille ouvre ses ailes en éventails écaillés, deux feuillages miniatures posés sur un fond grené, tandis que son corps annelé descend en pointe entre deux rangs de perles, comme enchâssé dans un blason. Reprise jusqu’à la dernière écaille, elle est ce qui manquait encore à cette frondaison retrouvée : l’insecte venu se poser sur les feuilles. « Mémoire du Chêne Fossilisé » se lit ainsi, du manche au ressort et du ressort à l’abeille : un arbre que la tourbe avait pris il y a des millénaires, dont le burin a fait reverdir les feuilles, et sur lequel la vie revient enfin.











