Le rouge de ce manche n’est pas un rouge de surface. C’est un rouge de fond, sombre, presque noir, dans lequel des éclats vermillon percent par endroits comme des charbons qui n’auraient pas fini de brûler. Sur une face, des passages ambre et miel viennent éclairer la masse ; sur l’autre, tout reste dans la nuit, si bien que le couteau ne raconte pas la même chose selon le côté. Ces plages sont les lamelles d’une molaire de mammouth, déposées du vivant de l’animal puis conservées par le gel des steppes pendant des millénaires entières.
Sur cette braise, le décor a choisi l’épure. Un réseau de compartiments grenés, cernés de nervures polies, court sur toute la longueur du ressort, couvre les deux mitres et remonte jusqu’au plateau de tête. Aucun motif reconnaissable, aucune feuille, aucune volute : rien qu’une structure, répétée sans faiblir, où chaque cellule a été détourée d’un trait profond puis grenée au fond. On suit ce réseau du pouce comme on lirait un texte dont on aurait perdu la langue, sans en comprendre le sens mais sans pouvoir s’en détacher.
Et c’est en arrivant au sommet du couteau que l’on comprend. L’abeille est là, mais elle a tout abandonné : plus d’ailes, plus de corps annelé, plus de tête. Il ne reste qu’une silhouette en cloche, remplie du même réseau que le ressort, dans laquelle elle se prolonge sans la moindre rupture, comme si le décor avait pris corps en chemin. On ne sait pas où le décor s’arrête ni où l’insecte commence, et c’est précisément ce qui la rend saisissante. « L’Abstraite Rougeoyante » va jusqu’au bout de cette idée : une abeille qui a renoncé à ressembler, et que l’on reconnaît pourtant du premier coup d’œil.











